Anne Taylor; Professional Writing Academy/ Independent researcher, UK
Et si vos meilleurs textes naissaient d’abord… dans votre corps ?
C’est le pari d’Anne Taylor, praticienne Feldenkrais et en écriture thérapeutique, qui explore comment des mouvements doux et conscients peuvent libérer la créativité, la poésie et un rapport plus vrai à soi chez les participants à ses ateliers.
Dans cet article, je vous présente les grandes lignes de son travail – et ce que cela peut inspirer à des artistes et musicien·ne·s.
Le point de départ : écrire avec tout son être
Anne Taylor vient de deux mondes :
- l’écriture thérapeutique et réflexive (14 ans d’expérience, auprès d’étudiants en médecine, soignants, aidants, personnes âgées, personnes avec difficultés psychiques),
- et la méthode Feldenkrais, qu’elle découvre d’abord pour elle-même, avant de constater qu’elle change aussi sa façon d’écrire : plus de fluidité, moins de censure, une voix plus affirmée, une sensation de se sentir plus « elle-même » quand elle écrit.
Très vite, elle commence à glisser de courtes séquences de mouvement dans ses ateliers d’écriture, pour voir si ce qu’elle expérimente pour elle peut aussi soutenir ses groupes.
Feldenkrais : une pédagogie du mouvement qui nourrit la page
L’article rappelle brièvement le cœur de la méthode Feldenkrais :
- des milliers de leçons d’Awareness Through Movement,
- des mouvements lents, doux, exploratoires,
- pas de « bonne posture » à atteindre, mais un champ d’exploration, comme chez le bébé qui découvre comment s’organiser pour rouler, ramper, se redresser.
En combinant attention guidée, mouvement et curiosité, on exploite la neuroplasticité :
- meilleure fluidité et aisance,
- soulagement de certaines douleurs,
- soutien à des troubles neurologiques,
- Sentiment de calme et de bien-être physique et émotionnel.
Pour l’autrice, ce terrain d’exploration se transpose directement dans l’écriture : l’attention fine au ressenti, le goût de la nuance, le droit à tâtonner et à rater rendent l’acte d’écrire plus vivant, plus incarné, moins soumis au jugement.
Quand les médecins écrivent à leurs orteils
Anne Taylor décrit plusieurs dispositifs concrets qui parleront à quiconque travaille en contexte de forte exigence mentale (musiciens compris) :
- Un atelier pour psychiatres commandé par le Royal College of Psychiatrists :
« A Letter to My Big Toe ».
Des séquences de mouvement doux amènent d’abord les médecins à ressentir plus clairement leurs appuis et leur corps. Puis chacun écrit une lettre à une partie de son corps, et une réponse depuis son « moi entier ».
Résultat : des participants rapportent des changements de regard, une acceptation accrue de zones jusque-là associées à la honte ou à la colère. - Un groupe d’écriture pour étudiants en médecine :
Quelques minutes de mouvement, puis du freewriting (écriture continue sans se corriger).
Ce passage par le corps aide les étudiants à quitter le « personnage médical » focalisé sur la performance intellectuelle, et à retrouver une sensation plus intégrée d’eux-mêmes.
Un étudiant résume : les mots « coulent du corps avec peu de résistance », et l’écriture devient une manière très précise de découvrir ce qu’il ressent vraiment. - Des ateliers indépendants mêlant séquences plus longues au sol, écriture et partage, où les participants disent voir surgir des images et métaphores nouvelles, comme si une voix habituellement « muselée » se remettait à parler.
Pour des musiciens, on voit tout de suite l’analogie : sortir du « personnage professionnel » (l’instrumentiste performant, celui qui « sait ») pour retrouver un geste, une écoute et une parole plus entiers.
Budapest : « le doux animal de votre corps » comme source de texte
Le workshop présenté à la conférence européenne de biblio/poetry therapy à Budapest part d’un vers de Mary Oliver :
« You only have to let the soft animal of your body love what it loves. »
Objectif : déplacer l’écriture de la tête vers un « soi » plus global, sensible, incarné.
Le déroulé :
- Brève introduction à quelques principes de Feldenkrais et mise en garde : bouger (et écrire) d’une manière nouvelle peut faire remonter des émotions enfouies, y compris simplement en respirant autrement.
- Première séquence d’Awareness Through Movement sur chaise :
- sentir les pieds au sol, le bassin sur la chaise,
- relier bassin et ceinture scapulaire,
- rocking doux du bassin laissant le tronc, les épaules, les bras, la tête suivre,
- avec des pauses fréquentes pour laisser le système nerveux intégrer.
- Freewriting de 6 minutes avec trois amorces successives :
« My soft animal body… », « I feel… », « I am curious about… ». - Présentations mutuelles à partir d’un mot ou d’une phrase tirés de ces écrits.
- Lecture et discussion d’un poème de Rilke (« Let This Darkness Be a Bell Tower »), choisi pour ses images d’incarnation, de souffle, de transformation et de va-et-vient.
- Deuxième séquence de mouvement, centrée sur des gestes doux et rythmiques des mains et des doigts, puis nouvelle phase d’écriture : quelques minutes de freewriting, puis sept minutes d’écriture en réponse directe au poème.
- Partage en binômes, puis retour en grand groupe, où chacun dit au revoir avec un mot ou une expression issue du processus.
Les participants décrivent un état final plus calme, plus doux, physiquement et émotionnellement plus libre qu’au début. Les mots « curious » et « inspired » reviennent, comme si quelque chose s’était desserré.
Pourquoi ce dispositif semble fonctionner
L’autrice reste prudente : ses observations sont encore anecdotiques. Mais elle formule plusieurs hypothèses intéressantes, que l’on peut facilement transposer au travail artistique :
- Les séquences de mouvement calment le système nerveux, recentrent et « posent » les personnes. Depuis ce terrain plus apaisé, les pensées et émotions inconscientes trouvent plus facilement le chemin de la page.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]
- Associer mouvement et freewriting (sans se soucier de la forme) crée un espace de jeu, de spontanéité, de surprise – une créativité moins contrôlée, plus « sauvage ».
- Les travaux de James Pennebaker montrent déjà que l’écriture expressive à propos d’expériences difficiles peut réduire la souffrance émotionnelle et améliorer la santé.
Elle propose que le mouvement préalable puisse amplifier ces effets, en ouvrant davantage l’accès aux zones de nous-mêmes qui ont besoin de parole.
Self-image, felt sense et métaphores : quand le corps pense
Anne Taylor relie alors Feldenkrais à plusieurs concepts théoriques :
- La self-image chez Moshe Feldenkrais : notre manière de nous percevoir en relation à notre squelette et avec la gravité est au cœur de la santé, du mouvement et du sentiment d’être soi.
- L’interoception décrite par Bessel van der Kolk : sentir finement ses états internes est un fondement de l’agence et de la régulation émotionnelle.
- Le « felt sense » d’Eugene Gendlin : ce ressenti corporel global, porteur de sens, que certaines méthodes d’écriture invitent à écouter.
Elle convoque aussi Lakoff et Johnson sur l’idée d’une cognition profondément incarnée : nous pensons et ressentons à travers des métaphores enracinées dans l’expérience corporelle (haut/bas, chaud/froid, poids, etc.).
Mettre ces images en mots, notamment dans le travail sur le traumatisme, transforme la façon dont elles sont stockées en mémoire et ouvre la possibilité de les intégrer autrement.
Sa spéculation : combiner Awareness Through Movement et écriture créative/thérapeutique pourrait aider à
- accéder à ces métaphores personnelles,
- les laisser se déployer poétiquement,
- et contribuer à faire sens, voire à cicatriser certaines expériences.
Une piste prometteuse pour les artistes et musiciens
L’autrice conclut en insistant : il s’agit d’une exploration en cours, qui appelle davantage de recherche et de collaborations entre praticiens du mouvement (danse, yoga, Feldenkrais, pleine conscience) et praticiens de l’écriture thérapeutique.
Elle laisse deux questions ouvertes :
- Ce que le Feldenkrais apporte de spécifique à l’écriture thérapeutique.
- Est-ce que l’écriture peut, en retour, solidifier des changements induits par le travail somatique.
Elle se réfère à Mary Oliver : « to pay attention, this is our endless and proper work » – prêter attention, au corps comme au texte, serait notre tâche sans fin.
Pour vous, musicien·ne ou artiste, ce texte ouvre une piste claire :
- utiliser des séquences de mouvement doux et conscient pour vous rendre plus présent à vous-même,
- puis laisser vos textes, chansons, poèmes, journaux de création émerger de cet état de corps plus stable, plus curieux, plus vivant.
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