La façon de bouger quand on fait de la musique influence directement la qualité du jeu
Feldenkrais Research Journal • volume 7 (2023); Movement Quality and Music-Making Practice: On the Relationship between the Feldenkrais Method® and Musical Improvisation; Corinna Eikmeier; Prof. Dr. phil.; Feldenkrais Practitioner, Hannover, Germany
Idée centrale
Corinna Eikmeier observe que des musiciens improvisateurs décrivent des sensations corporelles très proches de celles vécues lors d’une leçon de méthode Feldenkrais, alors que des musiciens « classiques » ont du mal à transférer ces acquis à l’interprétation d’œuvres écrites. Elle cherche donc à comprendre quels types d’actions et de qualités de mouvement favorisent l’improvisation, et si la méthode Feldenkrais aide à les développer
Comment l’étude est menée
L’étude repose sur une démarche qualitative : entretiens avec des improvisateurs, auto‑observation (journal d’introspection) et une série de 49 expériences dans lesquelles l’on modifie certains aspects du mouvement pendant que les musiciens improvisent. Le dispositif est volontairement flexible : les questions, les consignes et les expérimentations évoluent au fur et à mesure des découvertes, un peu comme une improvisation de recherche
L’improvisation comme processus vivant
Eikmeier décrit l’improvisation comme un système « auto‑poïétique » : un processus vivant qui se crée lui‑même en temps réel, à partir de plusieurs éléments en interaction : le musicien, les autres joueurs, la musique qui surgit et le lieu
Ce système ne fonctionne bien que si le musicien reste pleinement dans le présent ; dès qu’il cherche à éviter les erreurs, à tout contrôler ou à reproduire un succès passé, l’improvisation se fige
Dans les ensembles, la communication non verbale, l’écoute et la capacité à prendre ou laisser le leadership permettent au groupe de se comporter comme un « organisme » flexible plutôt que comme une addition d’individus
Les moments forts (« magic moments ») apparaissent quand les musiciens et la musique semblent se fondre, et que les décisions sont prises sans délai, sur la base d’impulsions claires
Qualité de mouvement et disponibilité à improviser
En s’appuyant sur Feldenkrais, l’auteure définit plusieurs critères d’une « qualité improvisationnelle » du mouvement :
- Une position neutre, d’où l’on peut se déplacer dans n’importe quelle direction sans étape préparatoire superflue (par exemple, être assis de façon à pouvoir se lever d’un seul mouvement)
- Un équilibre dynamique, où la posture n’est pas figée : une bonne position est celle dont on peut changer facilement, tout en retrouvant l’équilibre après une perturbation
- La coordination bassin–tête comme moteur de l’action : les mouvements efficaces partent du pelvis et se transmettent à la colonne et à la tête, ce qui permet une action globale bien organisée
- Une respiration libre et adaptable qui soutient l’expression et reflète les tensions et les détentes, le phrasé, le rythme et les nuances de la musique
- La réversibilité : la possibilité d’arrêter, de modifier ou d’inverser un mouvement ou une action à tout moment, signe d’un geste sans effort excessif et d’une grande disponibilité
Selon Eikmeier, ces caractéristiques permettent au musicien d’être toujours prêt à répondre aux imprévus de l’improvisation, avec un corps capable de s’engager ou de se désengager instantanément
Ce que montrent les expériences
Dans ses 49 expériences, l’auteure change un paramètre du mouvement (tension musculaire, position, point de départ de l’action, respiration…) puis observe ce qui se passe dans l’improvisation. Quelques exemples parlants :
- En demandant à un jeune violoncelliste de suivre du regard un point imaginaire à l’horizon tout en jouant, le mouvement calme et continu de la tête et des yeux se met à colorer la musique : le jeu devient plus cohérent, comme un lent cortège, et, ensuite, il ose davantage explorer de nouveaux timbres
- En changeant radicalement la posture (par exemple, s’asseoir « de travers » sur une chaise), certains improvisateurs éprouvent une plus grande vivacité, des changements soudains dans les phrases et décrivent des sensations nouvelles (comme sentir nettement leurs battements de cœur et un lien plus intime avec certaines zones de son de l’instrument)
- En invitant une chanteuse classique, peu habituée à improviser, à laisser ses impulsions partir d’une zone corporelle comme le nombril, elle découvre qu’elle peut chanter des notes longues et puissantes sans effort technique conscient, avec une impression de liberté et de soutien inattendus
- En explorant une « respiration paradoxale » (mouvements du ventre et du thorax dissociés du cycle respiratoire) avec une violoncelliste blessée au coude, celle‑ci finit par improviser avec énergie, sans douleur, en retrouvant confiance en ses capacités et un sentiment de « flux » corporel et musical
Globalement, quand on améliore certains aspects du mouvement, les improvisations deviennent plus audacieuses, plus fines dans le timbre, l’articulation, l’agogique, et plus riches en points de bascule inattendus. Le contrôle technique habituel tend à diminuer, mais la précision rythmique et la justesse restent bonnes, voire s’affinent
Lien avec la méthode Feldenkrais et pistes pédagogiques
Eikmeier conclut que la méthode Feldenkrais cultive, à un niveau général, les mêmes modes d’action que ceux nécessaires à l’improvisation : curiosité, exploration sans jugement, attention à la perception, capacité à remettre en question ses habitudes et à rester dans le présent
Les principes de Feldenkrais (neutralité, réversibilité, équilibre dynamique, respiration souple, conscience fine des différences) peuvent donc servir de base à la définition d’une « qualité de mouvement improvisationnelle »
Elle souligne aussi que la qualité du mouvement et le résultat musical se co‑influencent en permanence, pas seulement dans l’improvisation mais aussi dans l’interprétation d’œuvres écrites
Selon elle, il serait souhaitable d’intégrer davantage de principes d’improvisation dans l’enseignement instrumental classique, afin d’enrichir l’interprétation et de réduire la survalorisation du contrôle et de la peur de l’erreur
