LA THÉORIE PARADOXALE DU CHANGEMENT

Arnold R. Beisser


Pendant près d’un demi-siècle, soit la majeure partie de sa vie professionnelle, Frederick Perls a été en conflit avec les institutions psychiatriques et psychologiques.


Il a travaillé sans compromis dans sa propre direction, ce qui l’a souvent amené à se battre contre des représentants d’opinions plus conventionnelles.

Au cours des dernières années, cependant, Perls et sa thérapie Gestalt ont fini par trouver un terrain d’entente avec une partie de la théorie et de la pratique professionnelles en santé mentale. Ce changement n’est pas dû au fait que Perls ait modifié sa position, bien que son travail ait subi une certaine transformation, mais plutôt aux tendances et aux concepts qu’il a choisis pour son travail.
Le conflit de Perls avec l’ordre établi contient les germes de sa théorie du changement. Il n’a pas explicitement défini cette théorie du changement, mais elle sous-tend une grande partie de son travail et demeure implicite dans la pratique des techniques de la Gestalt.

Je l’appellerai la théorie paradoxale du changement, pour des raisons qui deviendront évidentes. En bref, elle est la suivante : le changement se produit lorsque l’on devient ce que l’on est, et non lorsque l’on essaie de devenir ce que l’on n’est pas.

Le changement ne se produit pas par une tentative coercitive de l’individu ou d’une autre personne pour le faire changer, mais il se produit si l’on prend le temps et fait l’effort d’être ce que l’on est, c’est-à-dire d’être pleinement investi dans sa position actuelle.

En rejetant le rôle d’agent du changement, nous rendons possible un changement significatif et ordonné.
Le thérapeute gestaltiste rejette le rôle de « changeur », car sa stratégie consiste à encourager, voire à insister pour que le patient soit là où il est et ce qu’il est. Il croit que le changement ne se produit ni par « l’essai », ni par la coercition ou la persuasion, ni par la perspicacité, l’interprétation ou tout autre moyen de ce type. Au contraire, le changement peut
se produire lorsque le patient abandonne, au moins pour le moment, ce qu’il aimerait
devenir et tente d’être ce qu’il est.

Le principe est qu’il faut rester immobile pour avoir une base solide sur laquelle bouger, et qu’il est difficile, voire impossible, de bouger sans cette base.
La personne qui cherche à changer en venant en thérapie est en conflit avec au moins deux factions intrapsychiques en guerre. Elle oscille constamment entre ce qu’elle « devrait être » et ce qu’elle pense « être », sans jamais s’identifier pleinement à l’une ou l’autre.

Le thérapeute gestaltiste demande à la personne de s’investir pleinement dans ses rôles, un à la fois. Quel que soit le rôle par lequel elle commence, la patiente passe rapidement à un autre. Le thérapeute gestaltiste lui demande simplement d’être ce qu’il est à ce moment-là.

Le patient vient voir le thérapeute parce qu’il souhaite changer. De nombreuses thérapies acceptent cet objectif comme légitime et mettent en œuvre divers moyens pour essayer de le changer, établissant ce que Perls appelle la dichotomie « dominant/ dominé ».

Un thérapeute qui cherche à aider un patient a abandonné la position égalitaire et est devenu l’expert qui sait, le patient jouant le rôle de la personne impuissante, alors que son objectif est que le thérapeute et le patient deviennent égaux. Le thérapeute gestaltiste estime que la dichotomie dominant/dominé existe déjà chez le patient, où une partie tente de changer l’autre, et que le thérapeute doit éviter de se fermer dans l’un de ces rôles. Il tente d’éviter ce piège en encourageant le patient à accepter les deux, l’un après l’autre, comme s’il s’agissait de ses propres.

Le thérapeute analytique, en revanche, utilise des outils tels que les rêves, les associations libres, le transfert et l’interprétation pour parvenir à une prise de conscience qui, à son tour, peut conduire à un changement. Le thérapeute comportementaliste récompense ou punit
le comportement afin de le modifier.

Le thérapeute gestaltiste croit qu’il faut encourager
le patient à entrer dans ce qu’il vit à ce moment-là et à devenir ce qu’il vit.
Il croit, avec Proust, que « pour guérir une souffrance, il faut la vivre pleinement ».
Le thérapeute gestaltiste croit en outre que l’état naturel de l’homme est celui d’un être unique et entier, et non fragmenté en deux ou plusieurs parties opposées.

Dans l’état naturel, il y a un changement constant, fondé sur la transaction dynamique entre le soi et l’environnement.
Kardiner a observé qu’en développant sa théorie structurelle des mécanismes de défense, Freud a transformé les processus en structures (par exemple, le déni en déni).

Le thérapeute gestaltiste considère le changement comme une possibilité lorsque l’inverse se produit, c’est-à-dire lorsque les structures sont transformées en processus. Lorsque cela se produit, la personne est ouverte à un échange participatif avec son environnement.
Si les parties fragmentées et aliénées d’un individu assument des rôles distincts et
compartimentés, le thérapeute gestaltiste encourage la communication entre ces rôles ; il peut même leur demander de se parler. Si
le patient s’y oppose ou montre une résistance, le thérapeute lui demande simplement de s’investir pleinement dans son opposition ou sa résistance. L’expérience a montré que lorsque le patient s’identifie aux fragments aliénés, l’intégration se produit. Ainsi, en étant pleinement soi-même, on peut devenir autre chose.

Le thérapeute lui-même n’est pas quelqu’un qui cherche à changer, mais à être qui il est. Les efforts du patient pour faire entrer le thérapeute dans l’un de ses propres stéréotypes, tels que celui d’un aidant ou d’un dominant, créent un
conflit entre eux. Le point final est atteint lorsque chacun peut être lui-même tout en maintenant un contact intime avec l’autre.

Le thérapeute, lui aussi, est poussé à changer lorsqu’il cherche à être lui-même auprès d’une autre personne. Ce type d’interaction mutuelle favorise la possibilité qu’un thérapeute soit plus efficace lorsqu’il change le plus, car, lorsqu’il est ouvert au changement, il aura probablement le plus grand impact sur son patient.

Que s’est-il passé au cours des cinquante dernières années pour que cette théorie du changement, implicite dans les travaux de Perls, devienne acceptable, actuelle et précieuse ?

Les hypothèses de Perls n’ont pas changé, mais la société, oui. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme se trouve dans une situation où, plutôt que de devoir s’adapter à un ordre existant, il doit être capable de s’adapter
à une série d’ordres changeants. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la durée de vie individuelle est supérieure au temps nécessaire à l’occurrence d’un changement social et culturel majeur.

De plus, la rapidité avec laquelle ce changement se produit s’accélère.
Les thérapies qui se concentrent sur le passé et l’histoire individuelle partent du principe que si un individu résout une fois pour toutes les
problèmes liés à un événement personnel traumatisant (généralement survenu pendant la petite enfance ou l’enfance), il sera prêt à affronter le monde pour toujours, car le
monde est considéré comme un ordre stable.

Aujourd’hui, cependant, le problème consiste
à déterminer où l’on se situe par rapport à une société en mutation.
Confronté à un système pluraliste, multiforme et changeant, l’individu est livré à lui-même pour trouver la stabilité. Il doit y parvenir grâce à
une approche qui lui permette d’évoluer de manière dynamique et flexible avec son temps, tout en conservant un gyroscope central pour le guider. Il ne peut plus y parvenir avec des idéologies, qui deviennent obsolètes, mais doit le faire avec une théorie du changement, qu’elle soit explicite ou implicite.

L’objectif de la thérapie n’est plus tant de développer un caractère bon et fixe que d’être capable d’évoluer avec son temps tout en conservant une certaine stabilité individuelle.

Outre les changements sociaux, qui ont aligné les besoins contemporains sur sa théorie du changement, l’obstination et le refus de Perls d’être ce qu’il n’était pas lui ont permis d’être prêt pour la société lorsqu’elle l’était pour lui. Perls devait être ce qu’il était malgré, ou peut-être même à cause de, l’opposition de la société. Cependant, au cours de sa vie, il s’est intégré à de nombreuses forces professionnelles dans son domaine, de la même manière qu’un individu peut s’intégrer à des aspects de lui-même qui lui sont étrangers grâce à une thérapie efficace.

Le champ d’intérêt de la psychiatrie s’est désormais étendu au-delà de l’individu, car il est devenu évident que la question la plus cruciale à laquelle nous sommes confrontés est le développement d’une société qui soutient l’individu dans son individualité.

Je crois que la même théorie du changement exposée ici s’applique également aux systèmes sociaux, selon laquelle le changement ordonné au sein des systèmes sociaux va dans le sens de l’intégration et de l’holisme ; en outre, que l’agent du changement social a pour fonction principale de « travailler avec et au sein d’une organisation afin qu’elle puisse changer de manière cohérente avec l’équilibre dynamique changeant à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de l’organisation ».

Cela exige que le système prenne conscience des fragments aliénés, à l’intérieur comme à l’extérieur, afin de pouvoir les intégrer aux principales activités fonctionnelles, par des processus similaires à l’identification chez l’individu. Tout d’abord, le système prend conscience de l’existence d’un fragment aliéné ; ensuite, ce fragment est accepté comme
une extension légitime d’un besoin fonctionnel qui est alors explicitement et délibérément mobilisé et doté du pouvoir d’agir comme une force explicite.

Cela conduit à son tour à communiquer avec d’autres sous-systèmes et facilite le développement intégré et harmonieux de l’ensemble du système.
Avec l’accélération exponentielle du changement, il est crucial, pour la survie de l’humanité, de trouver une méthode ordonnée de changement social.

La théorie du changement proposée ici trouve ses racines en psychothérapie. Elle a été
développée à partir de relations thérapeutiques dyadiques. Mais il est proposé que les mêmes principes s’appliquent au changement social et que le processus de changement individuel n’est qu’un microcosme du changement social.

Des éléments disparates, non intégrés et en conflit constituent une menace majeure pour la société, tout comme pour l’individu. Le cloisonnement des personnes âgées, des jeunes, des riches, des pauvres, des Noirs, des Blancs,
des universitaires, des travailleurs du secteur tertiaire, etc., chacun séparé des autres par des fossés générationnels, géographiques ou sociaux, constitue une menace pour la survie de l’humanité. Nous devons trouver des moyens de relier ces fragments cloisonnés les uns aux autres en tant que niveaux d’un système participatif et intégré.

La théorie paradoxale du changement social proposée ici repose sur les stratégies développées par Perls dans sa thérapie Gestalt. Elles sont applicables, selon l’auteur, à l’organisation communautaire, au développement communautaire et à d’autres processus de changement compatibles avec le cadre politique démocratique